Mireille Bouleau Et Pascale Leroi ont publié une très intéressante étude sur les « nouveaux modes de travail : enjeux et mobilité », dans le cadre de leur activité au sein de l’Institut d’aménagement et d’urbanisme d’Il de France. Cet article se fait avec leur autorisation (et avec leur aide !). Mais le mieux, c’est….

 En cliquant sur ce lien, de télécharger l’étude 

Dans la suite de l’article précédent sur ce blog, sous forme d’interview avec Xavier de Mazenod sur le télétravail, l’abord de l’étude des deux chercheuses sur la relation emploi/transports en Ile de France pose avec acuité la question de l’avenir des formes de travail et notamment la question du/des lieux de travail.

On voit bien qu’avec les temps partiels, qu’ils soient subis ou choisis, avec le « slashing » lui aussi subi ou choisi, avec la nécessité de partager, d’échanger de co-travailler avec des personnes eux mêmes situés à des endroits différents et qui peuvent changer, c’est la problématique globale du lieu de travail qui est posé et qui ne saurait se résumer, dans une vision dynamique, à la seule intégration d’une journée hebdomadaire de home working (la version « corsetée » du télétravail à la française).

Selon Eurostat, la France est aujourd’hui l’un des pays d’Europe où le recours aux contrats temporaires est le plus élevé. En 2013, 13% des salariés franciliens étaient dans une situation d’emploi temporaire, 9% étaient au chômage en 2016.

La demande permanente d’une capacité de réponse rapide, de réactivité, mais aussi de flexibilité dans les outils utilisés et les horaires pratiqués modifie et modifiera de plus en plus la relation au travail. Elle  posera également de manière nouvelle la question des moyens et du temps de déplacement domicile / travail (travaux ?). Déjà 20 % des franciliens ont un lieu de travail variable :

Il s’agit de toutes sortes de catégories professionnelles et d’activité, intégrant des ouvriers ou des agents d’entretien se déplaçant d’un chantier à un autre, des professions libérales passant de leur cabinet à des visites chez des clients et à un lieu institutionnel (hôpital, tribunal…), de cadres en déplacements…Et cette tendance s’amplifie régulièrement.

Comme nous le savons, les outils et services digitaux permettent déjà pour de nombreuses activités (au moins dans le tertiaire) la réalisation de son activité professionnelle dans un lieu indifférents (en intégrant naturellement les questions de sécurisation des réseaux… qui peuvent réglées en amont par l’entreprise et ne pas reposer sur l’expertise présumée du salarié). La capacité de travailler à distance est naturellement la réponse appropriée à une complexité accrue des déplacements et à la nécessité de faire face à une flexibilité dont la demande s’accroît également. L’étude rappelle en outre que en Ile-de-France, 40% des chômeurs sont non-motorisés contre 20% des actifs occupés. Le manque de capacité de mobilité renforce la fragilité et peut faire obstacle au retour à emploi, si celui-ci est conditionné à son exercice sur un lieu unique et déterminé par l’employeur ou le donneur d’ordres.

Un autre élément important est l’augmentation de l’emploi non salarié dans la part totale des emplois. pour les auteures, l’inversion de tendance se réalise en 2003, date à laquelle, en Ile de France, la part de l’emploi salarié est de 95 %. En 10 ans (2004-2014), les non-salariés ont capté 40% des gains nets d’emplois en Île-de-France. Il s’agit principalement d’indépendants.

 

Il serait sans doute abusif  de porter cette modification au compte de la montée de l’auto-entreprenariat au sens strict ou même de ce qu’il usuellement appelé l’uberisation du travail, avec la transformation abusive d’emplois qui pourraient être considérés comme relevant du lien de  subordination employeur/employé en indépendants « fictifs ». Cependant ce taux ne cesse d’augmenter et il est clairement à mettre au bénéfice de l’augmentation des activités liées au numérique : les emplois non-salariés auraient totalisé 80% du gain d’emploi régional entre 2008 et 2014. Pour l’étude, la croissance des activités numériques alimente une part essentielle de cette croissance, un non-salarié supplémentaire sur quatre venant des activités qui y sont liées.

Si on ajoute enfin le temps de travail réel, tel que montré sur l’infographie ci-dessous, on voit bien que la question du lieu de travail doit clairement devenir la question des lieux de travail (au pluriel). En effet, au contraire de nombre d’idées reçues et colportées dans les périodes électorales, le temps de travail en France n’est pas particulièrement faible et en tout cas n’est pas plus faible que chez nos voisins européens.

Tendance à la multiactivité, tendance à avoir une activité professionnelle intégrant une part de nomadisme, tendance à l’augmentation de l’emploi indépendant, horaires de travail qui ne reculent pas, tous les éléments concourent à démontrer que l’intérêt conjoint et « gagnant/gagnant » des employeurs (et donneurs d’ordre), des salariés, des indépendants, des collectivités locales et des opérateurs de transport réside bien dans la capacité à organiser massivement le travail en s’exonérant autant que possible des déplacements.

Ceci passe au premier chef par une poursuite de l’équipement numérique.Compte tenu de l’augmentation exponentielle des volumes de data transférés, on ne fera pas l’économie d’un « plan fibre » qui permette une réelle irrigation du territoire.

Jusqu’au domicile de chacun ? sans doute pas dans les zones de ruralité… même si j’ai tendance à penser que nos enfants ne comprendront pas que ce qui a été fait au début du XX° siècle pour l’électricité, les décideurs n’aient pas réussi à le faire pour le très haut débit au XXI° siècle. Mais si pas jusqu’au domicile, évidemment vers des espaces de travail collectifs qui prendront des formes plus différenciées que ce qui existe aujourd’hui dans les tiers lieux, pour la plupart conçus initialement pour abriter des indépendants ou des « jeunes pousses » et pas comme des espaces secondaires pouvant accueillir à temps plein ou partiel des salariés de grandes entreprises.

C’est le mix du « je travaille dans mon entreprise ; je travaille chez mon client ; je travaille chez moi ; je travaille dans un tiers lieu « agréé » par mon employeur ; je travaille « anywhere » » qui est en train de commencer à se mettre en place.

Quand les solutions technologiques seront suffisamment déployées et que l’évolution du droit du travail sera au rendez-vous,a lors peut-être connaitrons nous l’exode urbain que nous évoquions en fin d’entretien avec Xavier de Mazenod dans l’article précédent.

Dominique Losay