Votre livre ne rentre pas dans nos étagères

Virginie Symaniec a fondé sa maison d’édition Le Ver à Soie en 2011. Et comme elle le dit si joliment :

« L’idée du Ver à Soie est née en 2005 et ce n’est peut-être au fond rien d’autre que le rêve d’un petit jardin à cultiver avec tous les outils qui m’ont été imposés pendant tant d’années par le chômage et la précarité, dans l’espoir de découvrir qu’il en existe peut-être d’autres, moins difficiles à manier. Ou bien est-ce encore un peu de temps que je peux rêver de m’accorder ? Ou une énième petite bouteille de créativité jetée dans des flots toujours tourmentés ? Je me dis que je ne dois pas être seule, qu’il y a bien d’autres “tisseurs” qui méritent d’être rencontrés »

Comment cette histoire a-t-elle démarré ?

Je m’orientais vers la recherche. En 13 ans, j’ai du défôrester à moi toute seule la moitié de la forêt amazonienne en envoyant des CV partout. Un matin je me suis dit qu’il fallait bouger. Comme j’avais pu avoir l’opportunité d’une somme d’argent – pas assez pour acheter une voiture et beaucoup trop pour acheter une machine à laver – j’ai décidé de fonder Le Ver à Soie. Après avoir créé mon auto-entreprise en 2011, le premier livre est paru en 2013.

Donc, cette histoire, c’est à la fois un coup de tête, un ras le bol, et une envie de sortir de ce piège qu’étaient devenues pour moi l’Education Nationale et la recherche.

Pourquoi le choix de devenir éditrice ? J’ai toujours été considérée comme atypique, donc finalement c’était un peu normal que je rentre dans ce monde des éditeurs indépendants où les gens sont en majorité atypiques : des chercheurs d’or dont la première préoccupation n’est pas la taille des étagères.

Créer une entreprise, c’est si simple qu’on le dit ?

Pendant deux ans, des tas de gens, que cela soit du côté de la gestion, de la formation, ou des banques et assurances, ont passé leur temps à me mettre des bâtons dans les roues. Si on est une femme au chômage, sans capital, tout est fait pour qu’on vous dise que ce que vous voulez faire ne sera pas rentable ! Les banquiers par exemple voulaient que je leur garantisse le succès de ma future entreprise. Pour avancer, il fallait que je paie des nantissements, des business plan et on me prenait le peu que j’avais ! J’ai eu envie de baisser les bras plusieurs fois. J’ai finalement trouvé comment être plus autonome et déclaré toutes les activités nécessaires qui me semblaient essentielles dans une maison d’édition en les rattachant à une marque éditoriale, Le Ver à soie, puis à une marque de diffusion-distribution, Le Mûrier blanc.

Parlez-nous un peu de ce monde de l’édition

Quand on s’autoproclame éditeur sans faire de formation et sans aucune légitimité, on découvre petit à petit les us et coutumes. La première pression était d’avoir un diffuseur/distributeur, avec un modèle très proche de la grande distribution. Dès la première année, j’ai eu pas mal de soucis en commençant à travailler comme tout le monde. Je perdais du temps, de l’argent avec des libraires qui me passaient des demandes de dépôt déguisées en commandes fermes. Cela signifie que le libraire peut renvoyer les invendus et l’éditeur doit alors rembourser les livres plus le prix du retour ou faire ce qu’on appelle un avoir, c’est-à-dire remplacer l’invendu par une nouveauté. J’ai reçu très vite beaucoup de commandes que j’ai servies et puis deux ans après, je n’étais toujours pas payée. J’ai compris que le petit éditeur était vu comme une manne et que les intermédiaires pouvaient préempter leur stock et leur capital. Au bout d’un an et demi, j’étais à deux doigts de couler avec un stock dispersé et d’innombrables heures passées à relancer pour être payée. J’ai vu arriver des imposteurs qui se définissent comme diffuseurs/distributeurs à un moment où j’étais épuisée. Ils me flattaient en me disant “On va faire de l’argent, vous n’aurez pas besoin de jouer les mulets, on va faire les mises en place en librairie pour vous et on vous prend 60% pour tout gérer auprès des libraires.”

Mais s’ils ne vendent pas les livres, les libraires peuvent les retourner, un peu comme une denrée périssable. Vous payez le retour, et souvent les livres reviennent abîmés. Si vous ne pouvez pas rembourser le libraire, vous devez envoyer en contrepartie des nouveautés. Vous vous endettez et c’est même ce qu’on appelle le système de cavalerie, qui vous pousse à vous endetter de plus en plus. Certains de mes collègues sont coincés, d’autres pensent qu’ils vont faire un coup et finalement bossent comme des fous et se retrouvent dans une situation d’esclavage. Le petit éditeur se retrouve exclu de tout et même de la vente qui n’est d’ailleurs même pas de la vente réelle. Des distributeurs ont aussi essayé ensuite de me persuader de faire moins cher (papier de moindre qualité, pas d’illustratrice, pas de graphiste, faire imprimer dans d’autres pays, payer moins cher voire ne pas payer du tout les auteurs…) Bref on passe dans l’horreur à tous les niveaux en cautionnant la précarité de toute la chaîne de fabrication.
Vous avez réinventé votre métier d’éditrice…

Petit à petit, j’ai testé d’autres solutions. J’ai rencontré des artisans, des commerçants, des petits producteurs.

Je me suis rappelé ce qu’étaient les éditeurs au 19ème siècle. Je me suis souvenue que l’éditeur était aussi un imprimeur, que l’imprimeur avait sa propre librairie. On sait aujourd’hui que Balzac ne vendait que 200 exemplaires la première année ! Aujourd’hui, les intermédiaires prennent les 2/3 de la valeur et en plus ils ne garantissent rien du tout ! Que cela marche ou pas, ils ont leur marge.

 

J’ai travaillé en librairie. Dans 80% des cas, les clients savent ce qu’ils veulent. Moi je prends les 20% des indécis qui flânent, qui prennent le temps, qui veulent découvrir autre chose. Les libraires sont soumis à un turnover énorme, ils ne peuvent pas vendre des livres qui ne bénéficient pas de communication, ils ne peuvent pas tout lire.

Du coup, je suis allée sur les marchés, je me suis dit qu’il fallait que je rencontre mon lectorat, j’ai pris le contrepied de l’idée que l’éditeur ne serait pas un commerçant. En fait, j’ai pris le contrepied de ce système à tous les niveaux, c’est-à-dire qu’à chaque fois que l’on me dit “cela, il ne faut pas le faire”, j’ai justement essayé de le faire, juste pour voir.

Vendre des livres sur des marchés ?

Sur les marchés, j’ai un accueil magnifique de la part des camelots et des organisateurs car ils sont très heureux de revoir du livre qui n’est pas simplement du livre d’occasion. C’est un milieu très dur, mais il y a parfois une vraie solidarité avec un accueil bienveillant pour les nouveaux qui démarrent. J’ai appris à vendre. Il y a des moments très difficiles, mais d’autres aussi très gratifiants. Mon principe de diffusion est multicanal et je fais des tests avec différentes manières de vendre. Il suffit d’inventer les nouveaux chemins, les nouveaux lieux.

Que sont devenues les éditions du Ver à Soie au bout de 3 ans ?

Au bout de 3 ans, j’ai presque 20 titres au catalogue et petit à petit, il y en a toujours un peu plus. Ce n’est pas la réussite (ou pas) façon startup, mais c’est régulier. Quand je suis sur un marché l’été, il y a au moins 3000 personnes qui voient ou prononcent Le Ver à Soie : c’est mon plan communication, qui aurait coûté super cher conçu par un professionnel.

Moi, je veux me créer un métier et pouvoir en vivre dans quelques années. Depuis que j’ai créé Le Ver à soie, j’ai rencontré beaucoup des gens qui avaient aussi rompu avec le monde du salariat et entamé une reconversion complète.

Beaucoup d’éditeurs indépendants se considèrent comme des artisans libres d’eux-mêmes et créent leurs petits jardins en privilégiant la qualité sur la quantité.

Il y en a beaucoup qui sont des rebuts surdiplômés de l’Education Nationale et de la recherche. J’ai beaucoup de collègues docteurs, dont un docteur en physique nucléaire ! Il y en a qui viennent du monde de l’édition, et enfin d’autres avaient une passion et ont souhaité la partager.

Quelles sont les relations avec les auteurs ?

Je ne prends pas les textes qui auraient besoin d’un travail de coach en écriture car je ne conçois pas le métier d’éditeur comme un coach en écriture. Je n’en ai pas le temps. Je sélectionne les textes terminés, qui entrent dans ma ligne éditoriale : le voyage, la quête, l’exil, le sentiment d’exil, du post-exil. Et surtout, je dois sentir que je peux défendre le livre, car c’est moi qui vais le vendre. Pour l’instant, je travaille sur un rythme de 4 à 5 livres par an. Mon idée est de construire mon petit jardin avec des palettes de tons différents autour de ma ligne éditoriale.

Quel est votre meilleur souvenir ?

La sortie de mon premier livre chez l’imprimeur. Après ces deux années de lutte et 13 années de chômage, j’avais enfin réussi à faire quelque chose qui me ressemblait.

Et votre pire ?

C’est celui a inspiré votre titre ! J’entre dans une librairie, la propriétaire prend un livre jeunesse, un des premiers que j’ai édités. Elle le casse sous mes yeux en disant que, comme il ne rentre pas dans ses étagères, cela lui donne envie de casser sa beauté. Cela a été plus qu’une gifle, c’était proche du coup de poignard. Tout était dit dans cette phrase, cette attitude, cette manière de traiter les indépendants quand on est dans une pensée de la grande distribution : on va vous casser votre beauté pour que vous entriez dans nos putains d’étagères. Non seulement on a envie, mais on le fait. On prend ce qui ne nous appartient pas, et on le casse s’il faut. La lutte, c’est donc de continuer à faire de beaux objets avec amour, avec de l’humain, avec des gens qui y ont mis leur cœur. Cela résonne à plusieurs degrés : moi qui suis d’origine biélorussienne, quand j’allais en ex-Urss et que je regardais certaines architectures, je me disais ” Pourquoi tout ce qui doit être accessible à tous doit être aussi laid ?” Aujourd’hui, on est dans un système où on nous incite à faire de la mal-édition comme on fait de la malbouffe, de la mal-santé ou de la mal-éducation. Quand on arrive avec des livres un peu jolis et qui sortent des formats et du pelliculage ordinaire, on est tout de suite repéré comme quelqu’un d’atypique qui va poser problème. Ce n’est pas spécifique à l’édition.

Etre une femme, est-ce un atout ou un frein ?

C’est dix fois plus difficile. Quand j’ai voulu avoir une carte de commerçant non-sédentaire, cela a pris six mois, car mon nom d’épouse était différent de mon nom de naissance. Comme j’avais déclaré mon auto-entreprise sous mon nom de naissance, cela a été super compliqué et rocambolesque administrativement.

De même, les banquiers masculins m’ont rendu mes démarches beaucoup plus difficiles.

Une histoire qui dit tout : quand je posais une question simple à un homme, par exemple “Quelles démarches faut-il faire pour pouvoir faire les marchés à Charenton ?”, l’homme me répondait : “Vendre des livres, cela ne va pas marcher”. Quand on est une femme et qu’on pose une question précise, on obtient presque systématiquement d’abord une réponse inadéquate et qui fait donneur de leçon. Au fond, la première chose qu’on vous dit, c’est que vous allez échouer. Au bout d’une semaine de rappels, j’ai eu l’idée de demander à mon mari s’il voulait bien me prêter sa belle voix grave, et à ses questions précises, il a immédiatement obtenu des réponses précises. Pourquoi ? On peut faire plein d’hypothèses. Le résultat, c’est qu’en tant que femme, on est moins considérée et qu’il faut dépenser trois fois plus d’énergie. Le conseil que je donne, pour ne pas perdre de temps, est de louer une doublure homme pour poser ses questions !

Le site du Ver à Soie

http://www.leverasoie.com/boutique/index.php/les-collections

One thought on “Votre livre ne rentre pas dans nos étagères

  • En tant qu’auteur, je ne peux que me féliciter de travailler avec Virginie Symaniec. C’est une véritable éditrice, attentive à la qualité des textes et à la beauté de leur présentation. Par ailleurs, sa réflexion sur le système éditorial, et la réponse originale qu’elle propose, sont appelées à un grand avenir. Le Ver à Soie deviendra grand !

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