Désillusion & Nouvelles technologies : se précipite-t-on vers un monde à la Black Mirror ?

Black Mirror dresse le portrait d’un avenir proche, dominé par les technologies. C’est une vision très sombre qui est développée dans la série : déshumanisation, manipulation de masse, cynisme, disparition de la pensée critique, paupérisation… On aurait tort de n’y voir qu’une approche orwélienne et l’agitation de nos peurs ancestrales.

Pourquoi ? Parce que l’évolution de ces nouvelles technologies donne raison à cette angoisse : la plupart des promesses de progrès n’a, jusqu’à maintenant, pas été tenue. Que l’on parle de partage, d’élévation du savoir, de projets collectifs, de refonte du monde du travail, ou même simplement d’espoir : les nouvelles technologies répondent aux abonnés absents.

Intéressons-nous d’abord aux 5 plus grandes déconvenues auxquelles nous sommes actuellement confrontés.

1) L’économie des plateformes n’est pas celle du partage

L’économie des plateformes exploite des ressources sans investissement, en rémunérant au minimum les intermédiaires au nom de l’avantage pris par la domination sur les terminaux. En outre, ces sociétés ne se financent que par des montages douteux et une fuite en avant du capital investi [1].

Nous ne sommes plus du tout dans la destruction créatrice de Schumpeter, où une innovation transforme un secteur et relaie la croissance, mais dans une « gig economy », comme disent les anglo-saxons. C’est à dire une économie de petits boulots (chauffeurs, loueurs, artistes, développeurs, designers etc.) Que cela crée de l’activité dans des zones sensibles ne doit pas absoudre un modèle qui se complait dans la captation de la valeur et la rémunération à l’acte, l’évasion fiscale et l’absence de règles.

2) L’économie de la connaissance patine

Les élections américaines ont montré les limites de la personnalisation du contenu, où chacun trouve sur les réseaux sociaux ou les portails, des lectures proches de ses propres opinions. Des pans entiers de la société peuvent s’accommoder d’une hémiplégie ou d’informations fausses, dans le meilleur des cas – ou de contenus nauséabonds dans le pire des cas [2].

Sans nécessairement tomber dans le « c’était mieux avant », il faut se préoccuper de cette accélération : être informé ne signifie plus nécessairement savoir. L’ignorance s’étend sur le net au fur et à mesure que la manipulation de masse devient une activité à part entière. Jusqu’au phénomène d’« astroturfing », relayé au travers des pétitions en ligne [3].

3) Altruisme et numérique ne font pas bon ménage

Récemment, un grand cabinet conseil était sur le point de commercialiser une « blockchain privée » (sic), où des droits d’administration sur les transactions seraient possibles. Derrière cette rigolade, on peut se poser la question de savoir pourquoi ce qui est systématiquement présenté comme un progrès finit presque systématiquement par servir des intérêts strictement commerciaux, des réseaux sociaux et collaboratifs aux logiciels libres, en passant par l’intelligence artificielle.

Que ce soient les plus grandes entreprises mondiales ou la matière grise de l’IT, l’essentiel des moyens est consacré à renforcer le commerce en se focalisant sur l’empowerment fictif des clients et la monétisation des clics. Cela fait beaucoup trop de talents dévoyés, non ?

4) La première rupture technologique qui ne crée pas d’emplois

Les robots devaient nous libérer des tâches ingrates et la numérisation, nous projeter dans un monde meilleur. Il n’en est rien, et si l’on peut comprendre que la révolution agraire avait pour but de nourrir le plus grand nombre et la révolution des transports de décloisonner le monde, on peut se demander ce que la révolution numérique porte comme espoir.

La plupart de ses adoptions tend à se séparer des tâches humaines, des chatbots qui remplacent les conseillers clientèle à l’externalisation des services IT. Chaque jour apporte son lot de nouvelles anxiogènes où l’homme est la variable à faire disparaître [4] ou à contrôler [5].

5) Un optimisme béat

C’est peut-être là que se situe le nœud du problème. Les discours enchanteurs de l’hyper connexion ont pu prospérer sur le vernis high tech et désincarné de nos appareils. Et pourtant, il y a du concret et des stratégies derrière nos écrans.

Par exemple :

  • L’empreinte carbone du spam équivaut à 3 millions de véhicules sur la route toute l’année
  • Lancer une requête sur Google correspond à la consommation électrique d’une ampoule pendant une heure [6].
  • Rappelons-nous aussi cette époque lointaine où l’on souhaitait placer son numéro de téléphone sur liste rouge dans l’Annuaire, par souci de confidentialité, alors qu’une loi sur la surveillance numérique généralisée a récemment été votée sans provoquer (trop) de remous.

Les exemples sont nombreux, mais l’aspect futuriste de l’IT occulte ses failles, que peu d’entre nous veulent voir – ce que les psychologues appellent la dissonance cognitive. Et c’est dans cette brèche que prospèrent une communication « infantilisante » [7] et des modèles économiques reposant sur des valorisations à 3 ans, sur fond de catastrophe annoncée.

Comme le résumait François Nemo récemment [8] :

« Nous sommes coincés entre deux impasses : un modèle « montant » qui idéalise le futur en privilégiant le narcissisme […] mélange confus de sociale démocratie et d’hyper libéralisme, d’innovation sans vision, le règne des barbares, la Silicon Valley comme religion et qui penche (sans le dire) vers la financiarisation à outrance de l’économie. La seconde est le miroir inversé et tout aussi narcissique de la première : le retour au passé, la nostalgie des Trente Glorieuses, l’état vertical et centralisateur, la technophobie, la recherche impossible d’une identité. »

Il ne faut certes pas demander aux nouvelles technologies de résoudre tous les problèmes, et surtout pas de s’extraire des échanges et du développement. Il ne faut pas non plus demander à l’IT de résoudre la crise du progrès qui a commencé au Japon dans les années 60.  Il y a un mouvement inéluctable qui est à accompagner plutôt qu’à combattre aveuglément.

Mais il est significatif, et surtout étonnant, que les seules voies discordantes relèvent de l’activisme comme Wikileaks, les Anonymous, les ad blockers, le dark web etc. plutôt que d’une prise de conscience interne [9]. Le développement durable, la citoyenneté, l’économie sociale et solidaire, l’économie du bien-être et du partage sont trop peu servis par ces innovations, alors qu’elles promettent d’en être au cœur, y compris en tant que relais de croissance pour le secteur privé.

Il est évident, enfin, que la plupart de ces problématiques relève de la sphère politique et d’une gouvernance mondiale enfin impliquée sur ce sujet. Il est aussi probable, comme le prophétise Jérémy Riffkin, que le mouvement prenne une tournure positive par lui même.

Pour autant, il est possible d’agir dès maintenant au niveau des entreprises. Ne serait-ce que parce qu’elles sont déjà impactées :

  • L’injonction à regarder de plus près les modèles disruptifs qui changent tous les métiers est une évidence.
  • Les salariés sont dans un rapport à l’informatique qui oblige les DSI à offrir les meilleurs services le plus rapidement possible.
  • Le pouvoir de l’IT, puisqu’il est maintenant accepté, est aussi contraint d’agir.

Sur ces trois points, il est possible de répondre par la fuite en avant, mais il est aussi possible de dresser des perspectives heureuses en rendant à l’IT son rôle d’outil, en misant sur l’intelligence collective et en pensant différemment.

Penser l’IT comme un outil

L’IT n’a pas vocation à créer un monde autonome. Il ne génère pas des solutions par lui même. Il est toujours le fruit d’une intention. Les exemples de désillusion sur le Big Data ou le Cloud ont montré que l’attente était trop forte. Cette distorsion de vue consiste à se reposer sur les technologies pour en attendre un effet qui n’aurait pas été prémédité en termes d’utilité stratégique, d’expertise technique, de gouvernance et d’éthique.

C’est aussi la différence entre un discours enjoignant à se digitaliser pour innover, alors qu’il s’agit simplement d’innover dans un monde devenu digital. On retrouve cette « religion du numérique » dans de nombreuses surenchères, où il n’est plus question que de raccrocher les usages et les hommes à des choix informatiques qui ne leur correspondent pas – l’excuse du « legacy » et de l’inertie étant trop souvent employés. L’inconfort récent des CDO montre les limites d’un modèle qui se soucie trop souvent du marteau pilon (l’effet attendu) sans en avoir au préalable validé les modalités d’usage (l’apport de l’outil).

C’est toujours en amont qu’il convient de connaître les enjeux de son secteur et de ce qui pourrait apporter des bénéfices évidents aux clients finaux. Par exemple, Airbus a récemment fourni des tablettes et des guides en ligne à toutes les compagnies aériennes assurant la maintenance des avions : c’est simple, mais c’est particulièrement efficace en matière d’efficience opérationnelle et d’amélioration continue.

Il convient également de mesurer les rapports de force internes et la difficulté qui en résultera. Bien souvent, des ambitions fortes donnent de moindres résultats que des choix évidents, simples et rapides à mettre en œuvre, qui ont valeur d’exemple et qui essaiment. Par exemple : Data Lake commun à toutes les entités d’un groupe mondial, usine numérique, Business Unit en charge de l’innovation etc.

En somme, de ne pas chercher l’effet « blast » !  La recherche forcenée de ROI (y compris humain) et le besoin de disrupter conduisent à un épuisement inutile. Les Licorn, quand elles sont sur le bon créneau, ont eu de grandes facilités pour grandir vite avec les outils de leur temps – from scratch. Aucune grande entreprise installée n’a et n’aura cette agilité. Il est souvent simplement question pour elles d’étendre leur écosystème :

  • Créer des Infrastructures as a Service (IaaS) pour répondre à des problématiques de globalisation, de standardisation du SI ou de développement de la R&D. Pas pour décommissionner d’emblée les Data Centers.
  • S’allier. L’exemple le plus probant se trouve dans le domaine de la santé (mais peut s’observer dans tous les secteurs), où la collaboration avec des startups de l’IoT se justifie par exemple pour améliorer les traitements post opératoires et bâtir des courbes d’expérience, tout en libérant des places dans les hôpitaux.
  • Chercher ou récolter des informations sur l’impact des produits ou des services que l’on vend. Non pas pour maîtriser à tout prix sa e-reputation, mais pour s’améliorer sans cesse.
  • Créer des écosystèmes vertueux pour contrer les grands conglomérats qui cherchent des effets de puissance. Ce qui implique que les grands comptes s’allient à des startups et des PME.

Donner du sens et miser sur l’intelligence collective

Elon Musk est un bon exemple d’ingénieur humaniste [10]. Son cas est suffisamment rare dans l’IT pour souligner la possibilité de développer des projets porteurs de sens en s’éloignant de la gadgétisation de nos vies [11]. À l’heure où la part belle revient aux spécialistes, il devient vital d’inclure dans les équipes projet des utilisateurs finaux, des littéraires. C’est à dire des personnes dont le savoir-faire n’a rien à voir avec les champs techniques requis, comme un ingénieur en mécanique qui s’intéresserait à l’ergonomie ou un historien au code. C’est d’ailleurs de cette façon que sont nées les innovations les plus marquantes et les plus durables [12].

C’est aussi à cause de l’aplatissement hiérarchique et de l’accès simplifié pour tous à des nouveaux services (réseaux, logiciels en SaaS, et bientôt du code on demand), le seul moyen de créer une valeur collective en acceptant de partager le leadership numérique, et les résultats d’ensemble. Le numérique est devenu trop important pour le laisser à « des spécialistes sans vision et des voluptueux sans cœur », pour citer Max Weber.

Penser différemment

Innover, ce n’est pas imaginer le futur, c’est regarder ce qui se passe à ses pieds. Kodak connaissait l’existence des appareils numériques. Sony faisait du MP3 bien avant Apple et disposait du plus gros catalogue musical au monde. Les activistes de l’informatique sont aujourd’hui les premiers signes d’un écosystème qui entre en résistance. La part croissante du dark web et des ad blockers ou bien le débat autour des lanceurs d’alerte montrent le rejet d’un modèle qui ne répond pas à la propriété des données, au développement durable, au partage des connaissances, à la citoyenneté.

C’est sans doute de ce côté lumineux de la force, quels que soient nos métiers, qu’il faudra aller chercher nos nouveaux modèles de développement. Il ne sera bientôt plus possible de laisser l’IT aux mains de lobbyistes [13] ou de laisser perdurer l’adage : « si c’est gratuit, c’est que vous êtes le produit ».

À la manière dont les grandes réussites numériques américaines, financées par la NASA et la CIA, ont pu éclore, il est temps de proposer un modèle alternatif. En refusant de croire que tout obéit seulement à des causalités structurelles et à des avancées sans intention.

Et maintenant ?

Par réaction à une rupture technologique qui ne tient pas ses promesses, un nombre croissant d’articles techno-sceptiques est en train de fleurir. Des projets inclusifs en économie digitale, en biotechnologie et en neurosciences se développent tous les jours sans avoir encore l’écho des réussites les plus connues. Nous en entendrons bientôt parler.

Aquila Consulting a moins de 10 ans et a déjà pu observer comment ses métiers historiques ont changé : la BI est devenue Big Data, l’infrastructure est devenue Cloud. Moins par rupture d’ailleurs, que par transformation naturelle.

Au-delà des mutations que nous ne pouvons pas refuser, nous avons le devoir commun de construire un monde plus juste et plus optimiste. C’est cette espérance constructive et cette confiance en l’avenir que nous voulons partager avec vous.

 


Sources :

[1] La vérité sur la survalorisation des  » licornes  » | Challenges.fr

[2] Les grosses ficelles de la manipulation | FranceCulture.fr

[3] Astroturfing: what is it and why does it matter? | The Guardian.com

[4] Une intelligence artificielle fait son entrée dans un cabinet d’avocats | LeMonde.fr

[5] Chine : une appli pour récompenser les « bons citoyens » | Rue89.com

[6] Une recherche sur Google = une ampoule allumée pendant une heure | HuffingtonPost.fr

[7] Véronique Nguyen, Start ups et French tech : derrière l’écran de fumée | XerfiCanal

[8] L’algorithme a parlé, Trump a gagné ! | Frenchweb.fr

[9] Tristan Harris : « Des millions d’heures sont juste volées à la vie des gens » | Rue89.com

[10] Comment penser comme Elon Musk | Le blog du leadership

[11] Silicon Valley Has A “Problem” Problem | The Mission on Medium

[12] Article sur la théorie de résolution des problèmes inventifs | Wikipédia.fr

[13] Etude BCG-Uber sur les VTC en France : une communication non transparente aux conclusions peu crédibles | Vincent Paès

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